Songs/Chansons

A
l
oha


F
r
an
c
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CANARD
DÉCHAINÉ
                        LE PLAT DU JOUR

Voici l’histoire de Ferdinand le Canard qui n’avait
aucune intention d’accepter les pattes croisées le
sort qui lui était si gentiment réservé.

L’auteur est Alphonse Allais, de sa collection
« A se tordre ».
                                   FERDINAND
Les bêtes ont-elles une âme ? Pourquoi n'en auraient-elles pas ? J'ai
rencontré, dans la vie, une quantité considérable d'hommes, dont
quelques femmes, bêtes comme des oies, et plusieurs animaux pas
beaucoup plus idiots que bien des électeurs.
Et même - je ne dis pas que le cas soit très fréquent - j'ai
personnellement connu un canard qui avait du génie.Ce canard,
nommé Ferdinand, en l'honneur du grand Français, était né dans la
cour de mon parrain, le marquis de Belveau, président du comité
d'organisation de la Société générale d'affichage dans les tunnels.
C'est dans la propriété de mon parrain que je passais toutes mes
vacances, mes parents exerçant une industrie insalubre dans un milieu
confiné.
(Mes parents - j'aime mieux le dire tout de suite, pour qu'on ne les
accuse pas d'indifférence à mon égard - avaient établi une raffinerie de
phosphore dans un appartement du cinquième étage, rue des
Blancs-Manteaux, composé d'une chambre, d'une cuisine et d'un petit
cabinet de débarras, servant de salon.)
Un véritable éden, la propriété de mon parrain ! Mais c'est surtout la
basse-cour où je me plaisais le mieux, probablement parce que c'était
l'endroit le plus sale du domaine.
Il y avait là, vivant dans une touchante fraternité, un cochon adulte, des
lapins de tout âge, des volailles polychromes et des canards à se
mettre à genoux devant, tant leur ramage valait leur plumage.
Là, je connus Ferdinand, qui, à cette époque, était un jeune canard
dans les deux ou trois mois. Ferdinand et moi, nous nous plûmes
rapidement.
Dès que j'arrivais, c'étaient des coincoins de bon accueil, des
frémissements d'ailes, toute une bruyante manifestation d'amitié qui
m'allait droit au coeur.
Aussi l'idée de la fin prochaine de Ferdinand me glaçait-elle le coeur de
désespoir.
Ferdinand était fixé sur sa destinée, conscius sui fati. Quand on lui
apportait dans sa nourriture des épluchures de navets ou des cosses
de petits pois, un rictus amer crispait les commissures de son bec, et
comme un nuage de mort voilait d'avance ses petits yeux jaunes.
Heureusement que Ferdinand n'était pas un canard à se laisser mettre
à la broche comme un simple dindon : " Puisque je ne suis pas le plus
fort, se disait-il, je serai le plus malin ", et il mit tout en oeuvre pour ne
connaître jamais les hautes températures de la rôtissoire ou de la
casserole.
Il avait remarqué le manège qu'exécutait la cuisinière, chaque fois
qu'elle avait besoin d'un sujet de la basse-cour. La cruelle fille
saisissait l'animal, le soupesait, le palpait soigneusement, pelotage
suprême !
Ferdinand se jura de ne point engraisser et il se tint parole.
Il mangea fort peu, jamais de féculents, évita de boire pendant ses
repas, ainsi que le recommandent les meilleurs médecins. Beaucoup
d'exercice.
Ce traitement ne suffisant pas, Ferdinand, aidé par son instinct et de
rares aptitudes aux sciences naturelles, pénétrait de nuit dans le jardin
et absorbait les plantes les plus purgatives, les racines les plus
drastiques.
Pendant quelque temps, ses efforts furent couronnés de succès, mais
son pauvre corps de canard s'habitua à ces drogues, et mon infortuné
Ferdinand regagna vite le poids perdu.
Il essaya des plantes vénéneuses à petites doses, et suça quelques
feuilles d'un datura stramonium qui jouait dans les massifs de mon
parrain un rôle épineux et décoratif.
Ferdinand fut malade comme un fort cheval et faillit y passer.
L'électricité s'offrit à son âme ingénieuse, et je le surpris souvent, les
yeux levés vers les fils télégraphiques qui rayaient l'azur, juste
au-dessus de la basse-cour ; mais ses pauvres ailes atrophiées
refusèrent de le monter si haut.
Un jour, la cuisinière, impatientée de cette étisie incoercible, empoigna
Ferdinand, lui lia les pattes en murmurant : " Bah ! à la casserole, avec
une bonne platée de petits pois ! ... "
La place me manque Pour peindre ma consternation.
Ferdinand n'avait Plus qu'une seule aurore à voir luire.
Dans la nuit je me levai Pour Porter à mon ami le suprême adieu, et
voici le spectacle qui S'offrit à mes yeux :
Ferdinand, les pattes encore liées, s'était traîné jusqu'au seuil de la
cuisine. D'un mouvement énergique de friction alternative, il aiguisait
son bec sur la marche de granit. Puis, d'un coup sec, il coupa la ficelle
qui l'entravait et se retrouva debout sur ses pattes un peu engourdies.
Tout à fait rassuré, je regagnai doucement ma chambre et m'endormis
profondément.
Au matin, vous ne pouvez pas vous faire une idée des cris remplissant
la maison. La cuisinière, dans un langage malveillant, trivial et
tumultueux, annonçait à tous la fuite de Ferdinand.
- Madame ! Madame ! Ferdinand qui a fichu le camp !
Cinq minutes après, une nouvelle découverte la jeta hors d'elle-même :
- Madame ! Madame ! Imaginez-vous qu'avant de partir, ce cochon-là a
boulotté tous les petits pois qu'on devait lui mettre avec !
Je reconnaissais bien, à ce trait, mon vieux Ferdinand.
Qu'a-t-il pu devenir, par la suite ?
Peut-être a-t-il appliqué au mal les merveilleuses facultés dont la
nature, alma parens, s'était plu à le gratifier.

Qu'importe ? Le souvenir de Ferdinand me restera toujours comme
celui d'un rude lapin.
Et à vous aussi, j'espère !
                                                                                                                           
                   

                                                                                                   
Alphonse
Allais